Le dernier des poissons

A l’achat de notre maison, en septembre 2010, j’acceptai sans la moindre hésitation de nourrir des poissons rouges dont l’habitat – une demi-barrique en bois – orne le jardin. J’ignore les raisons de cette décision  hâtive : la joie de m’installer à la campagne, un élan du cœur ou tout simplement la pensée que les vendeurs peineraient à partir avec leur barrique sous le bras… Quoi qu’il en soit, j’étais également dans l’ignorance des innombrables soucis que m’ont causés ces bestioles. Avec le temps, en effet, les plantes aquatiques pourrirent et les lattes du tonneau se disjoignirent tant et si bien que, malgré mes interventions, il ne restait en 2017 qu’un poisson, d’assez belle taille certes, mais comme rescapé d’un long naufrage. A ce titre, sa survie me tenait à cœur car l’on s’attache volontiers aux êtres vivants auxquels nous prodiguons nos bons soins de façon régulière.

Hier encore, j’allais vérifier le niveau d’une eau croupie au fond de laquelle ondulaient les reflets rouges du dernier poisson. Je rajoutais de l’eau qui s’échappait aussitôt en fines rigoles que j’essayais d’arrêter avec du mastic, mais, las ! c’était le tonneau des Danaïdes, le rocher de Sisyphe,… bref, tout ce qui est à recommencer indéfiniment car insoluble. Une obstination, née d’une sorte de responsabilité que je m’étais forgée à moi-même – la vie de ce poisson ne dépendait-elle pas de moi ? – m’habitait au point de m’agacer. De plus, la voisine, goguenarde, s’enquérait : « Alors, comment il va, ton poisson ? »

A l’occasion, un brin de cartésianisme me soufflait que, pour quelqu’un qui ne dédaigne pas des filets de merlan dans son assiette, je m’exposais aux coups d’un assassin bien connu : le ridicule. Mais le danger me laissait de marbre, malgré quelques sourires entendus ici et là. Sourires dont je me moquais bien tandis que je déplorais, lors d’un repas convivial, mon incapacité à résoudre le problème.

L’hôtesse de ce jour reçut mon appel à peine déguisé comme elle m’avait accueillie : avec chaleur et générosité. Elle consentit à héberger le poisson dans le bassin de son jardin et, dès le lendemain, se présenta à la maison munie d’une épuisette et d’une lessiveuse. Ce fut un tel soulagement ! Je ne lui en serais jamais assez reconnaissante même si elle prit la précaution de me signaler les ponctions alimentaires d’un héron, grand bâfreur… Parce qu’il faut bien le dire : quant à mourir, mieux vaut terminer ses jours dans l’estomac d’un bel échassier que dans un reste d’eau boueuse et nauséabonde.

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Une réflexion sur “Le dernier des poissons

  1. Décidément, quand Dominique fait dans le figuratif, quel culot !
    Ou comment, d’une histoire de pauvre poisson en mal de barrique mal sertie et d’une entêtée à tout crin – le premier, promis à une mort certaine, la seconde, toute perspicacité bue jusqu’à la lie d’une eau boueuse et nauséabonde – nous voilà promus d’office spectateurs impuissants et un peu médusés, ma foi, d’une mise en scène et non des moindres du fameux tonneau des Danaïdes! Quel aplomb !
    Aussi, de la morale de l’histoire, penaude et à mon corps défendant, je me garderai bien de condamner le héron, mon frère, car qui mange son dû fait œuvre de vie, moi la première.

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