Les tricots de ma mère

Jeudi dernier, réunion à la médiathèque de lecteurs désireux de partager leurs « coups de cœur » ; moi, je voulais parler de la dernière livraison du Journal de Charles Juliet. Mon tour arriva et voilà que, tournant légèrement le bras, je découvris un gros trou dans mon pull beige à col roulé que m’avait tricoté maman ! Quelle avanie ! pensai-je tout en chantant à haute voix les louanges du livre que je présentais ; oui ! quelle avanie, alors que je les soigne tellement, les tricots de ma mère, les lavant à la main et les faisant sécher sur une serviette de toilette posée par terre, les manches en croix, tels des épouvantails plaqués au sol.

Dès ma naissance, un bruit d’aiguilles se cognant régulièrement m’accueillit : c’étaient ma mère et ma grand-mère dans leur activité principale et, à la longue, compulsive. Du matin au soir, en effet, leurs mains réunies dans le même effort se prolongeaient par deux très longs doigts fins au cliquetis obsédant. Ma parentèle aux mains de lainage, aurais-je pu dire d’elles.

Les tricots de mon enfance, je les ai oubliés. Le premier qui a marqué ma mémoire enveloppe la fine silhouette de mes vingt ans d’une somptueuse robe chinée noire et blanche. L’élu de mon cœur m’offrit une ceinture de cuir rouge pour souligner ma taille de guêpe, mais ma mère, si elle conserva la ceinture, n’en mit pas moins le beau jeune homme à la porte : arbitre de mes élégances, elle dirigeait également ma vie sentimentale.

Le demi-siècle qui suivit, fut placé sous le signe d’une production accélérée de pièces tricotées : des pull-overs, des ensembles jupes et hauts pour moi, des couvertures pour toute la famille, des écharpes, etc. A chaque fois que j’allais voir ma mère, nous épluchions un nuancier pour arrêter la couleur que préférait maman la plupart du temps ! J’acquiesçais bêtement sans jamais me renseigner sur les choix des laines et des aiguilles, leur nature ou leur diamètre. J’ignorais même si maman tricotait lâche ou serré. Je me souviens seulement du comptage des rangs du tricot en gestation dans un murmure qui faisait penser à une litanie à l’issue incertaine : elle pouvait se clore sur un sourire satisfait ou un merde ! retentissant.

A l’approche de ses quatre-vingt-dix ans, maman prédit : « Cette année, c’est mon dernier tricot, je me demande ce que vous allez devenir quand je serai morte ! » Et elle n’avait pas tort car, aujourd’hui, les deux vieillards aux têtes chenues que nous sommes devenus, mon frère et moi, n’hésitons pas à prendre des nouvelles de nos vieux tricots bienaimés : « Comment ça va, toi… tes pulls ? »

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Une réflexion sur “Les tricots de ma mère

  1. Ils sont merveilleux tous ces souvenirs, il y a toujours des enseignements à découvrir, des sentiments à analyser…

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