A mes lecteur.rice.s, une écrivaine fort marrie…

Dans mon courrier du jour, des publicités et des factures, j’ouvre des lettres qui commencent et se terminent par « Madame, Monsieur » ou par « Chère cliente, cher client ». Il appert qu’en matière de formules de politesse, le féminin l’emporte sur le masculin. C’est une affaire d’usage et au-delà, l’héritage d’un savoir-vivre dont la galanterie (la vraie de vraie et non celle qui vise la seule séduction) faisait partie. Mes lecteur.rice.s deviendraient alors mes lectrice.eur.s… Pourquoi pas ?

La revendication de la place du féminin dans l’écriture a débuté par la féminisation des noms de métier, il y a quelques années. Elle se généralise malgré quelques crispations : ainsi, j’ai du mal à déclarer que « Colette est une grande écrivainE » comme j’ai envie de sourire à la pensée qu’un homme qui fréquente une « entraîneuse » peut être aussi bien un sportif qu’un type incité à consommer du champagne dans une boîte de nuit.

Mais on n’est pas là pour rire puisqu’on nous parle aujourd’hui de l’ « écriture inclusive » qui consiste à utiliser un point médian au pluriel (donc le masculin ne l’emporte plus sur le féminin) et à la place des mots « homme » et « femme » leur préférer un terme plus universel. Imaginons une phrase un peu farfelue dont les parenthèses seraient à bannir : L’ecclésiastique (l’homme de Dieu) et le grand spécialiste en médecine (l’homme de l’art) s’en iront avec tous les autres (comme un seul homme) afin de se glisser dans un regard (un trou d’homme)… Et, hormis « trou d’humain », demandons-nous comment nous allons traficoter les autres expressions pour obéir aux consignes.

L’usage du point médian fait froid dans le dos : il suggère celui de la guillotine ! Les mots, en effet, vont être fragmentés, coupés en morceaux, et ainsi « déqueutés » nuiront à la fluidité de la lecture. Et puis comment oublier l’esthétique de l’écriture ? Il m’arrive de repérer une faute d’orthographe à la seule vue de la graphie du mot : elle n’est pas belle, il y a quelque chose qui cloche !

Au-delà, ne conviendrait-il de s’interroger sur l’efficacité de ce procédé d’écriture qui risque de devenir le meilleur moyen de mettre l’accent sur la différenciation sans fin des sexes ? Voyons ce qu’il préconise : « C’est lui – point médian –, c’est elle – point médian –, et avec le s final : c’est nous mais comme on vous l’a signalé juste avant, on est deux humains bien distincts. »

Pour clore et dans le même ordre d’idées, ne conviendrait-il pas de réviser les dictionnaires où l’on trouve à « homme » des synonymes tels qu’ « être humain » ou « espèce humaine » tandis qu’à « femme », franchement, c’est l’horreur : « bobonne », « mousmé », « pimbêche », « rombière », « matrone », « commère »… ?

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Une des plus anciennes communes du Perche : Sainte-Céronne

Quelle bonne idée que ces journées du patrimoine qui reviennent, chaque année, le troisième week-end du mois de septembre ! Elles m’ont permis de visiter l’église de Sainte-Céronne, que j’avais déjà remarquée, se dressant paisiblement sur les hauteurs du village, telle une sentinelle vigilante entourée de son troupeau de pierres tombales. Ce fut aussi un dimanche riche en enseignements grâce à la rencontre d’une dame, membre de l’Association de Sauvegarde du Patrimoine culturel de Sainte-Céronne, dont les paroles comme le charmant sourire m’accompagnent encore.

L’attrait de cette basilique romaine repose sur sa nef unique terminée en abside ronde et sa voûte en bois avec tirants… On ne peut pas imaginer de forme ni de matériau plus simples ; cette sobriété dégage une ineffable impression de pureté (des dimensions, des lignes) dans laquelle on se coule avec bonheur. Malgré un ciel très maussade par moment, une douce lumière baigne le chœur et le retable du XVIIème. Au terme d’église, celui de basilique convient mieux car l’édifice dédié à Sainte-Céronne est construit à l’emplacement même de son tombeau, au Xème siècle. Elle fut reconstruite avec sa tour (identique, nous dit-on, à celle de Saint-Germain-des-Prés), au XIIème siècle, suivant une orientation Nord-Sud contraire aux habitudes qui privilégiaient Est-Ouest. Résultat : de mauvaises langues la qualifient de « Sainte-Céronne, la mal tournée »…

Alors que cette Sainte, ainsi glorifiée, avait plus que bien tourné ! Céronne naquit au début du Vème siècle, près de Béziers ; jeune fille, elle se convertit au christianisme, et ni une ni deux ! s’en alla évangéliser les rudes contrées du Nord, dans la forêt sauvage du Perche. Une communauté religieuse l’entoura bientôt et sa notoriété s’étendit d’autant qu’on lui attribuait des miracles. Dans ses legs, deux fontaines aux vertus médicinales, en particulier celle de l’Orion, réputée efficace contre les maladies des yeux… même si Sainte- Céronne mourut aveugle en raison, sans doute, de son très grand âge !

Le chemin de cette fontaine nous est aimablement indiqué ; c’est un édicule surmonté d’une croix qui contient une statuette de la Sainte posée au-dessus de l’intarissable source. Soudain un homme descend d’une voiture, nous croise sur un salut rapide et se penche vers la fontaine pour prendre de l’eau dont il essuie son visage. Son geste m’émeut ! Qu’il puise ses origines en des croyances religieuses ou une superstition, il illustre une fidélité ancestrale (15 siècles tout de même !) qui me touche… et si, un de ces jours, je revenais avec un flacon vide ?

La 79ème Semaine fédérale internationale de cyclotourisme (30 juillet – 6 août)

Qui aurait encore la belle idée de faire du tourisme à vélo en notre époque placée sous le double signe de la vitesse à tout prix et d’une compétition enragée dans tous les domaines ? Réponse : 10 000 amoureux de la petite reine, qui sont venus à Mortagne-au-Perche durant la première semaine d’août ! Avant leur arrivée, j’ai interrogé Mme Google sur cette manifestation dont je découvrais l’existence. C’est ainsi que j’appris qu’elle débuta en 1927 avec… 150 participants, et qu’elle consiste à découvrir les charmes d’une région à travers des parcours centrés sur la ville organisatrice, tels des pétales de fleur !

Mais avant que Mortagne ne se transformât en pistil, nous assistâmes à de nombreuses autres métamorphoses parmi lesquelles une débauche de décorations faites de vieilles bécanes fleuries, de pyramides de vélos situées sur les itinéraires fléchés. Quant à la presse, elle nous submergea d’une avalanche de chiffres toujours plus impressionnants : par exemple, 160 communes seraient traversées par les infatigables vélocipédistes qui ingurgiteraient 30 000 sandwiches et se désaltéreraient de quelque 500 fûts de bière ! Sans compter les retombées économiques évaluées à 5 millions d’euros, de quoi donner le sourire aux commerçants. A la lecture de ces statistiques, je sentis poindre en moi une sourde inquiétude au regard du calme habituel de notre petite ville qui allait voir sa population tripler ou presque. J’entendis même une voix amie suggérer que c’était peut-être le moment de prendre des vacances ailleurs…

Eh bien, les cassandres n’ont pas toujours raison puisqu’aucune équipée sauvage ne vient faucher Mortagne ni même prendre d’assaut les grandes surfaces qui ont élargi leurs horaires ! Loin d’être envahie, notre commune prend les allures pimpantes d’une vaste cour de récréation pour de « vieux enfants » sympathiques et souriants, la plupart des cyclistes arborant la tête chenue et la petite bedaine de la maturité ! Il y a autant de femmes que d’hommes et, dans les rues pentues, quelques grosses dames pédalent avec une énergie qui me fait béer d’admiration, que n’ai-je leur courage ?

Au fond du jardin, l’horizon s’est meublé d’une longue frange de camping-cars. Les moutons du champ voisin s’en rapprochent, curieux puis, bientôt, très demandeurs car on leur offre des quignons de pain. Et cette semaine s’envole en quelques tours de roue qu’on regrette aujourd’hui : les lointains flonflons de la fête se sont éteints tandis que les moutons ont repris leur train-train ruminant et morose… Rendez-vous, l’an prochain, à Epinal !

Le jour le plus long…

Et le plus chaud ? se dit-on, en ce mercredi 21 juin, où l’été nous fait une entrée cavalière, sans préambule aucun ! On nous annonce pour cet après-midi des températures avoisinant les 33°C alors que la Normandie est réputée pour son climat tempéré avec des étés peu étouffants où le thermomètre flirte avec les 20°C. Journées d’exception donc avec l’espoir que nous ne déplorerons pas, comme en 2003, une hécatombe de vieillards victimes de la canicule… Un espoir d’autant plus vif que j’appartiens, comme le diraient les démographes, à la cohorte susdite.

Face à l’étuve ambiante, je vois deux motifs de consolation : le premier, nous aurons en Normandie la même température qu’à Bamako, à la différence près qu’au Mali, ça dure des mois, et je n’habite plus sous les toits de Paris où le mot « étuve », qui suggère un endroit où il fait très chaud, apparaît comme un doux euphémisme et doit être impérativement remplacé par celui de « rôtissoire » ! A noter, en passant, la fâcheuse tendance des médias à nous affoler avec la notion de température ressentie, toujours pire que la réelle.

Et puis, les animaux et les végétaux ne souffrent-ils pas également ? Peut-être aurais-je dû écrire « davantage que nous » dans la mesure où ils ne disposent pas de moyen de lutter contre les fortes chaleurs et dépendent de nos bons soins… Prendrai-je un arrosoir, ce soir ? Ces inquiétudes-là, en direction de la nature alentour, me sont venues depuis que j’habite la campagne alors qu’elles ne m’effleuraient guère à Paris où, je l’avoue, l’état de dessèchement des marronniers de la Place de la Nation, je m’en fichais. En revanche, j’étais sensible aux pics de la pollution annoncés à grand renfort d’alertes apocalyptiques. Conclusion : urbains comme ruraux, nous avons tous de quoi nous faire du mouron, de la bile, de la mousse, des cheveux blancs (c’est fait, pour moi) et du mauvais sang.

En relation avec ces observations quelque peu désenchantées et pour revenir à cette journée exceptionnelle, le solstice d’été du 21 juin, où la durée entre lever et coucher du soleil peut dépasser 16 heures, je me demande si ce ne serait pas une bonne idée de profiter de toute cette lumière pour éclairer un peu nos lanternes en matière… d’écologisme.

Le dernier des poissons

A l’achat de notre maison, en septembre 2010, j’acceptai sans la moindre hésitation de nourrir des poissons rouges dont l’habitat – une demi-barrique en bois – orne le jardin. J’ignore les raisons de cette décision  hâtive : la joie de m’installer à la campagne, un élan du cœur ou tout simplement la pensée que les vendeurs peineraient à partir avec leur barrique sous le bras… Quoi qu’il en soit, j’étais également dans l’ignorance des innombrables soucis que m’ont causés ces bestioles. Avec le temps, en effet, les plantes aquatiques pourrirent et les lattes du tonneau se disjoignirent tant et si bien que, malgré mes interventions, il ne restait en 2017 qu’un poisson, d’assez belle taille certes, mais comme rescapé d’un long naufrage. A ce titre, sa survie me tenait à cœur car l’on s’attache volontiers aux êtres vivants auxquels nous prodiguons nos bons soins de façon régulière.

Hier encore, j’allais vérifier le niveau d’une eau croupie au fond de laquelle ondulaient les reflets rouges du dernier poisson. Je rajoutais de l’eau qui s’échappait aussitôt en fines rigoles que j’essayais d’arrêter avec du mastic, mais, las ! c’était le tonneau des Danaïdes, le rocher de Sisyphe,… bref, tout ce qui est à recommencer indéfiniment car insoluble. Une obstination, née d’une sorte de responsabilité que je m’étais forgée à moi-même – la vie de ce poisson ne dépendait-elle pas de moi ? – m’habitait au point de m’agacer. De plus, la voisine, goguenarde, s’enquérait : « Alors, comment il va, ton poisson ? »

A l’occasion, un brin de cartésianisme me soufflait que, pour quelqu’un qui ne dédaigne pas des filets de merlan dans son assiette, je m’exposais aux coups d’un assassin bien connu : le ridicule. Mais le danger me laissait de marbre, malgré quelques sourires entendus ici et là. Sourires dont je me moquais bien tandis que je déplorais, lors d’un repas convivial, mon incapacité à résoudre le problème.

L’hôtesse de ce jour reçut mon appel à peine déguisé comme elle m’avait accueillie : avec chaleur et générosité. Elle consentit à héberger le poisson dans le bassin de son jardin et, dès le lendemain, se présenta à la maison munie d’une épuisette et d’une lessiveuse. Ce fut un tel soulagement ! Je ne lui en serais jamais assez reconnaissante même si elle prit la précaution de me signaler les ponctions alimentaires d’un héron, grand bâfreur… Parce qu’il faut bien le dire : quant à mourir, mieux vaut terminer ses jours dans l’estomac d’un bel échassier que dans un reste d’eau boueuse et nauséabonde.

Séance de signatures dans… une église !

Les salons du Livre et les librairies sont, par excellence, les lieux où vendre sa production littéraire et les auteurs s’y affichent volontiers à chaque nouvelle parution, exhibant leur dernier-né de papier avec un doux sourire mercantile. Personnellement, je vois peu d’autres endroits qui se prêtent à ce négoce. Aussi fus-je étonnée d’être invitée à signer dans une église. Etonnée et fière à la pensée que peu d’écrivains connaissent ou ont connu ce privilège… Le pape François peut-être ? Je l’imaginai à Saint-Pierre de Rome, dédicaçant Le nom de Dieu est miséricorde à des fidèles faisant la queue sur des kilomètres. Bref, à me prendre pour une « élue », ça me faisait un peu divaguer !

A dix heures, quand j’arrive à l’église Saint Paterne, sise à Bellou sur Huisne, je suis encore plus émue car j’ai dû braver tous les panneaux d’interdiction de la circulation automobile dans la commune en pleine brocante annuelle. Je n’ai jamais vu autant de monde déambuler dans la grand-rue, d’ordinaire déserte. Quant à la place de stationnement, ce fut un miracle ! Devant le porche de l’église romane et jusque dans la nef, météo oblige !, l’association Bellou Patrimoine vend des livres d’occasion ; nous sommes J., un ami de plume, et moi, ses invités.

Je salue le sympathique écrivain aux allures de Raminagrobis. Il veille à l’entrée, tel le Sphinx, assis devant une petite table à moitié couverte de ses livres. A la place d’une énigme, il interpelle les gens qui passent d’un « Qu’est ce que vous lisez, vous ? », tout aussi déroutant pour ceux qui ignorent les bonheurs de la lecture. Je fais quelques pas jusqu’au chœur, remarque un vitrail du XIXème intitulé « Saint Eloi guérissant les malades à Mortagne-au-Perche » en raison de mon statut tout récent de mortagnaise dont je ne suis pas peu fière. Comme à chaque fois que je pénètre dans une église, je me sens bien comme si les murs épais de ces lieux de paix et de prière avaient le pouvoir de m’apaiser. C’est pourquoi j’aime entrer dans les églises, m’y asseoir un instant, juste pour goûter à cette fraîche quiétude puisqu’il n’y fait jamais bien chaud.

Et c’est vrai qu’on se caille d’autant que nos sourires ou saluts demeurent vains, malgré les efforts de J., qui cible habilement enfants ou chiens, censés toucher la corde sensible de leurs parents ou maîtres… Mais que nenni ! Pas un mouvement d’attendrissement et les accroches font des flops au bout de quelques mots. Par bonheur, entre midi et treize heures, j’entre dans le feu de la conversation avec trois personnes, ce qui me réchauffe tout à fait… Alice, Jacques et Claire ! La dernière est pianiste, nous avons échangé nos cartes de visite, et je n’ai pas seulement signé trois livres, mais fait de belles rencontres !

Le Haras du Pin ou le « Versailles du cheval »

Les visites de la famille et des amis en entraînent d’autres, dans la région, avec le Haras du Pin en tête de proue. En effet, comment ignorer le plus ancien des haras nationaux français, le « joyau du patrimoine normand », lorsqu’on a des invités à combler de découvertes triées sur le volet ?… Résultat : j’y ai traîné mes guêtres – si j’ose écrire puisque ceux qui en portent le plus souvent, ce sont les chevaux ! –, une bonne demi-douzaine de fois.

Face aux tentations d’une boutique remplie à ras bord de souvenirs délicats et tous marqués à l’effigie du cheval, les plus prudents (ou les plus radins) s’enquièrent de l’heure de la visite. Pour des raisons de fréquence peut-être, j’arrive toujours à l’heure de celle du parcours/découverte de l’écurie n°1 et donc, la number one, je la connais par cœur ! A preuve, la semaine dernière, je prenais une légère avance sur le parcours afin de compenser mon train de grosse tortue et je pus constater que notre guide, une jeune fille timide, n’oubliait rien d’un laïus immuable, plaisanteries y compris.

La première station, sur les terrasses, permet d’apprécier le point de vue dont jouit le château, qui me fait irrésistiblement penser à Tintin si mes souvenirs de Moulinsart sont bons ! Suivent la sellerie, les écuries, une collection de voitures hippomobiles, etc. Dans la plupart des box, les équidés mastiquent leur paille, tournés vers leurs mangeoires et offrant leurs arrière-trains aux objectifs gourmands des visiteurs.

Soudain, un cheval se retourna et vint vers moi dans un élan imprévisible. Sa tête, passée à l’extérieur, me parut immense ; je n’osai lui caresser le chanfrein, ce qui est au reste interdit. « Tu es beau », ai-je eu le temps de lui dire tandis qu’il abrégeait notre trop brève rencontre en raison de ma frilosité. Une caresse, pourtant, ce n’était pas bien difficile ! me gourmandai-je, avant de me précipiter, comme si je voulais me racheter, vers notre jeune guide et l’assommer de questions : est-ce que les chevaux faisaient une promenade quotidienne ? Jouissaient-ils de suffisamment d’espace dans leur box ? Pouvaient-ils se coucher, se retourner sans se cogner ? Elle me fournit des explications rassurantes. Mais tout de même, ce fut une piètre consolation en face de mon incapacité à répondre à l’appel d’une tête tendue… Comme une main.

Les volets

Hier soir, fermant les volets du rez-de-chaussée de ma petite maison, je me suis demandé si ça valait la peine : le mercure a bien remonté et, avec les effets de l’heure d’été tout juste intronisée, il fait encore jour à l’heure du dîner. D’un geste habituel, mon corps plongeant légèrement en avant, je les ai pourtant tirés à moi avant de les verrouiller. Demain, ou après-demain, j’irai me coucher sans les fermer en signe d’accueil du printemps à volets grand ouverts.

Je ne me suis jamais posé la question, à Paris, du bien-fondé de tirer les rideaux ou baisser les stores, comme s’il me semblait normal de me mettre, chaque soir, à l’abri de la ville et de ses nuisances : pétarades nocturnes, voisinage indiscret, simple mesure de sécurité, etc. Tandis qu’à la campagne, c’est un choix qui s’impose en fonction des saisons, des températures et surtout du désir plus ou moins conscient de réduire les obstacles et les distances entre la nature et soi… Que le jardin, entrant par mes yeux, m’habite toute entière ! pourrais-je m’écrier avec l’ardeur un peu téméraire de ceux qui surestiment leurs capacités à la contemplation ; ou, plus modestement : puissé-je me couler dans le jardin, l’espace d’un émerveillement !

A l’étage, dans ma chambre, la question des volets n’a plus lieu d’être puisque, depuis une année ou deux, je ne les ferme pas, quelle que soit la saison. S’agit-il de communier avec la nature ? Pas seulement, s’y ajoute la crainte de l’obscurité, mère de toutes les frayeurs surtout quand l’imagination s’en mêle et qu’avec l’âge, la Grande Faucheuse commence à faire le pied de grue… pas loin et on ne sait pas pour quand ! Remontant le fil de mes souvenirs, je pense à cette petite fille qui, en vacances chez sa grand-mère, en profitait pour lire d’abominables romans policiers qui la terrifiaient, à la nuit tombée : les assassins, alors, se ruaient sur elle et elle ne trouvait son salut que dans la lumière. C’est ainsi qu’aujourd’hui, je me rappelle de mes épouvantes d’enfant, un sourire aux lèvres, car ce que je vis est infiniment plus doux quand la lune vient s’encadrer dans la fenêtre ou que les premiers rayons du jour caressent timidement les murs de ma chambre.

Les premières jonquilles

Après les perce-neige aux timides fleurs blanches, les fières jonquilles pointent leurs têtes dorées en une ribambelle joliment groupée au sein d’un massif, comme si on les avait plantées exprès là ! Miracle de la nature, de bulbes se multipliant, qui annonce la belle saison.

Le cortège des mots qui accompagnent le printemps, m’étourdit de ses innombrables et mirifiques promesses : il y a tous les « re » avec renaissance, renouveau, reverdir, il y a le soleil et la douceur, et puis il y a le printemps des poètes… Au fond, le seul mot qu’on associe au printemps et dont je ne raffole guère, c’est nettoyage. Mais nous n’en sommes pas à cette échéance et le temps devrait être à la contemplation. Et à elle seule.

C’est le moment d’apprécier un autre miracle de la nature en l’évolution du jardin, auquel manque l’immense cerisier que j’ai chanté en son temps avant qu’une tempête ne le couchât à terre. J’assiste, en effet, à une métamorphose toute en harmonie qui autorise la découverte de nouvelles splendeurs : ainsi, aujourd’hui et en l’absence du grand cerisier qui faisait écran, je peux voir l’étendue du champ voisin avec en son centre un arbre très haut, solitaire et majestueux. Ce constat émerveillé tient sans doute à la campagne car si j’avais eu une décharge publique derrière la haie qui marque les limites du jardin de son trait vert sombre, je ne serais pas à crier ma joie.

Ainsi, les beautés de la nature sont remplacées par d’autres beautés tandis que la grande fête colorée du printemps s’ouvre sur le défilé flamboyant des jonquilles. « Nous croyons regarder la nature et c’est la nature qui nous regarde et nous imprègne », écrit C. Charrière et je me dis que c’est très juste, que mon âge n’empêche pas le printemps de pénétrer mon cœur de vieille dame et de le réchauffer !

Moutiers-au-Perche

A l’entrée de cette commune d’un peu plus de 400 habitants, une pancarte prometteuse annonce : « Grand carnaval, le dimanche 19 février ». L’adjectif m’interpelle : si quelques veinards déambulent à Venise, je ne serai pas en reste à Moutiers-au-Perche !

Le clocher du village, sur les hauteurs, nous fait signe et nous nous engageons dans une venelle plutôt raide jusqu’à l’église, la bien nommée Notre Dame du Mont Harou. Bien calée dans ma petite auto, je mesure ma chance de n’avoir pas à gravir le chemin pedibus d’autant que j’ai oublié ma canne. Dès notre sortie de la voiture, un beau matou assure l’accueil, bientôt suivi de congénères tout aussi affables, voire légèrement collants, une grosse femelle noire et blanche nous suivant jusque dans la nef et réclamant son lot de caresses avec force miaulements.

Après l’église, l’escorte féline nous accompagne vers une librairie appelée « Librarou », à la suite d’une audacieuse contraction avec le Mont Harou. C’est le but avoué de la promenade, l’auteur qui sommeille en moi n’abandonnant jamais l’espoir de faire commerce de ses bébés de papier. Je n’aime pas trop quémander pas plus que les libraires n’aiment être sollicités, mais tant pis… et bientôt, tant mieux, car je tombe sur un couple charmant qui s’épanouit dans une boutique aux multiples facettes : librairie, papeterie, boutique d’artisanat local et salon de thé.

Soudain, branle-bas de combat, les libraires se coiffent de masques d’un geste rapide avant de fermer momentanément leur boutique, carnaval oblige ! Une procession multicolore et gaie, avec beaucoup d’enfants et des musiciens, gagne le porche de l’église où elle s’arrête. A sa tête, Monsieur Carnaval, qui mesure bien deux mètres, représente un boucher qu’on aura d’autant plus de joie à brûler que les animaux constituent le thème de cette année ! A preuve : un lapin aux grandes oreilles ici, une fillette en coccinelle là, ou même, plus loin, un loup aux yeux très rouges… Ainsi, on ne célébrera pas seulement la fin de l’hiver, mais celle tant espérée des abattoirs barbares : quelle belle fête, pensé-je, tandis que je reçois quelques confettis lancés par une petite main tremblotante qui me fait penser aux autres enfants, ceux des villes. Et je me dis tristement que, nourris aux écrans et à la viande d’abattage, ils ne connaîtront jamais la joie d’un carnaval percheron, comme sorti d’un autre temps où il faisait bon vivre.