Verglas maudit

J’avais toujours fait confiance au chiffre 9, mais le vendredi 9 février, hélas ! j’ai décidé de renoncer définitivement à mon chiffre porte-bonheur tandis que je serrais une poche plastique pleine de glaçons sur mon poignet en grimaçant de douleur. L’instant d’avant, mon pied avait glissé sur une plaque de verglas qui me mit bas en un centième de seconde (ou peut-être moins !), lestée par mon surpoids.

On m’annonça le lendemain, à l’hôpital, la fracture de mon radius gauche. Quelque chose de pas radieux du tout. Dans le magazine que je feuilletais pour détourner mes pensées d’une attelle longue comme mon bras, mon horoscope prédisait « Vous êtes au top ! » Derechef, je me dis que c’en était fini de ces inepties, je ne les lirai plus : si mes os partaient en capilotade, par ailleurs je m’élèverais spirituellement en me débarrassant de superstitions imbéciles.

De retour à la maison, je n’eus pas le temps d’apprécier mes progrès tant je mesurais la difficulté de vivre avec une seule main et, pourtant, la droite ! Les gestes les plus simples, parfois des automatismes, relèvent alors de l’exploit : beurrer une tartine devient impossible comme le maniement de tout couteau, la brosse à dents se fait fuyante devant le dentifrice qu’on voudrait y déposer ; quant à la toilette et à l’habillage, ce sont des exercices épuisants… A se rappeler constamment à mon mauvais souvenir, les conséquences de ma fracture tournent à l’obsession.

Ainsi, ce matin, je lis dans mes messages : « fracture en ligne », je suis stupéfaite : je savais les capacités du web à envahir nos vies comme si nous étions des insectes pris dans sa grosse toile d’araignée, mais j’ignorais son côté voyant extralucide ! Puis, à y regarder de plus près, j’ai lu « facture en ligne»…

Bon, j’ai bien plaisanté, mais c’est juste pour ne pas pleurer !

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Les tricots de ma mère

Jeudi dernier, réunion à la médiathèque de lecteurs désireux de partager leurs « coups de cœur » ; moi, je voulais parler de la dernière livraison du Journal de Charles Juliet. Mon tour arriva et voilà que, tournant légèrement le bras, je découvris un gros trou dans mon pull beige à col roulé que m’avait tricoté maman ! Quelle avanie ! pensai-je tout en chantant à haute voix les louanges du livre que je présentais ; oui ! quelle avanie, alors que je les soigne tellement, les tricots de ma mère, les lavant à la main et les faisant sécher sur une serviette de toilette posée par terre, les manches en croix, tels des épouvantails plaqués au sol.

Dès ma naissance, un bruit d’aiguilles se cognant régulièrement m’accueillit : c’étaient ma mère et ma grand-mère dans leur activité principale et, à la longue, compulsive. Du matin au soir, en effet, leurs mains réunies dans le même effort se prolongeaient par deux très longs doigts fins au cliquetis obsédant. Ma parentèle aux mains de lainage, aurais-je pu dire d’elles.

Les tricots de mon enfance, je les ai oubliés. Le premier qui a marqué ma mémoire enveloppe la fine silhouette de mes vingt ans d’une somptueuse robe chinée noire et blanche. L’élu de mon cœur m’offrit une ceinture de cuir rouge pour souligner ma taille de guêpe, mais ma mère, si elle conserva la ceinture, n’en mit pas moins le beau jeune homme à la porte : arbitre de mes élégances, elle dirigeait également ma vie sentimentale.

Le demi-siècle qui suivit, fut placé sous le signe d’une production accélérée de pièces tricotées : des pull-overs, des ensembles jupes et hauts pour moi, des couvertures pour toute la famille, des écharpes, etc. A chaque fois que j’allais voir ma mère, nous épluchions un nuancier pour arrêter la couleur que préférait maman la plupart du temps ! J’acquiesçais bêtement sans jamais me renseigner sur les choix des laines et des aiguilles, leur nature ou leur diamètre. J’ignorais même si maman tricotait lâche ou serré. Je me souviens seulement du comptage des rangs du tricot en gestation dans un murmure qui faisait penser à une litanie à l’issue incertaine : elle pouvait se clore sur un sourire satisfait ou un merde ! retentissant.

A l’approche de ses quatre-vingt-dix ans, maman prédit : « Cette année, c’est mon dernier tricot, je me demande ce que vous allez devenir quand je serai morte ! » Et elle n’avait pas tort car, aujourd’hui, les deux vieillards aux têtes chenues que nous sommes devenus, mon frère et moi, n’hésitons pas à prendre des nouvelles de nos vieux tricots bienaimés : « Comment ça va, toi… tes pulls ? »

De la versatilité des goûts et de l’âge…

Comme je le constatais dans mon dernier billet sur mes ennuis de santé, le mal-être favorise une solitude dans laquelle on se cadenasse face à sa douleur physique et, pire encore, à soi-même ! Alors, ça tourne dans tous les sens, mais pas rond, et on saute sur n’importe quel subterfuge pour occuper son esprit aussi malade que le reste. Par exemple : « Eh bien, puisque j’ai le temps, je vais mettre de l’ordre dans mes papiers… » En réalité, le projet consiste à laisser, on ne sait jamais, autre chose que le foutoir dont on a hérité au lendemain du trépas maternel. Alors on déchire à tour de bras en se demandant pourquoi on ne l’avait pas fait avant. C’est ainsi que je tombai sur un Journal que j’avais tenu de 44 ans à 56 ans et décidai de le lire, je n’ose écrire « relire » puisque je l’avais presque oublié. Très vite et sans m’en rendre compte, je pris mes distances avec la narratrice – qui était pourtant moi – et la trouvai sinon peu sympathique, particulièrement « chiante », c’est le mot qui me vint à l’esprit, parce qu’elle n’arrêtait pas de pleurnicher. Je cite au hasard : « Mon moral est au mauvais fixe. », etc.

Bref, on change avec le temps, me dis-je, avec l’espoir de m’être améliorée dans la lignée de tout ce qui se bonifie en prenant de la bouteille. J’en étais à ce stade de mes rêveries quand arriva mon fils, un livre à la main : La nausée, de Jean-Paul Sartre. Je m’extasiai : « J’ai tellement aimé… » Il fit la grimace : « Pour ce que j’ai lu, c’est nul, maman. » Je m’emparai aussitôt du bouquin que je trouvai barbant dès les premières pages, aux antipodes de mes bons souvenirs. Dans le même ordre d’idée, « Amarcord », film de Fellini que j’avais adoré, me laissa fort dépitée en raison d’un machisme exacerbé : d’accord pour l’humour ou la musique de Nino Rota, mais l’image de la femme réduite à ses seules fesses !…

Résultat : il me fallut bien constater que ce que j’avais élevé aux nues, hier, j’étais toute disposée à le brûler aujourd’hui ! Mon goût s’était-il affirmé avec le temps, devenant plus sûr ? Ou l’âge m’a-t-il tout simplement privée de mes capacités d’enthousiasme, faisant de moi une « vieille grognonne » ? Allez donc savoir ! Par bonheur, les programmes télé de fin d’année m’offrirent une nouvelle vision de « West side story » qui me procura un plaisir inchangé.

Vive l’amitié !

Dès le 10 octobre, des vents mauvais me conduisirent aux urgences des hôpitaux, telle une épave, sans que je sache jamais si j’allais échouer dans une salle d’opération ou non. Les fautives ? mes vertèbres cervicales, au nombre de sept (on remarquera ce chiffre, nombre sacré par excellence), qui se mettaient en quatre pour m’esquinter le bras gauche tandis que j’avais le moral à zéro. De souffrance lasse, je me mis à la morphine comme on se met aux abonnés absents, et, effectivement, je n’étais plus là du tout même si ma douleur avait pris la poudre d’escampette avec ma personne transformée en zombie.

Stoppons net, mon Journal n’ayant pas vocation à diffuser des bulletins de santé mais à prendre la mesure d’états singuliers, et voyons plutôt les effets délétères d’un dérivé de l’opium qui ont pour conséquence d’isoler le malade : complètement abruti, il se rabougrit sous sa couette, la tête prête à craquer comme une pastèque… Rien de stupéfiant à ce constat, sauf que ses idées tournent au noir, et noir c’est noir, comme le savait Johnny.

Heureusement et depuis que je tiens ce Journal rares sont les billets où je n’ai pas chanté les vertus de l’amitié, et celle-ci se manifesta de messages inquiets en mots doux pour la malade qui se sentait beaucoup moins seule ! Mon amie, Teolinda, retarda même son retour dans son pays pour m’accompagner durant près de deux semaines ! Moralité : « Au moindre coup de Trafalgar, c’est l’amitié qui prenait le quart. » Mon frère et l’un de mes fils vinrent me visiter, j’étais si heureuse… Que toutes celles et tous ceux qui m’ont entourée de leurs regards bienveillants soient remerciés ici !

A mes lecteur.rice.s, une écrivaine fort marrie…

Dans mon courrier du jour, des publicités et des factures, j’ouvre des lettres qui commencent et se terminent par « Madame, Monsieur » ou par « Chère cliente, cher client ». Il appert qu’en matière de formules de politesse, le féminin l’emporte sur le masculin. C’est une affaire d’usage et au-delà, l’héritage d’un savoir-vivre dont la galanterie (la vraie de vraie et non celle qui vise la seule séduction) faisait partie. Mes lecteur.rice.s deviendraient alors mes lectrice.eur.s… Pourquoi pas ?

La revendication de la place du féminin dans l’écriture a débuté par la féminisation des noms de métier, il y a quelques années. Elle se généralise malgré quelques crispations : ainsi, j’ai du mal à déclarer que « Colette est une grande écrivainE » comme j’ai envie de sourire à la pensée qu’un homme qui fréquente une « entraîneuse » peut être aussi bien un sportif qu’un type incité à consommer du champagne dans une boîte de nuit.

Mais on n’est pas là pour rire puisqu’on nous parle aujourd’hui de l’ « écriture inclusive » qui consiste à utiliser un point médian au pluriel (donc le masculin ne l’emporte plus sur le féminin) et à la place des mots « homme » et « femme » leur préférer un terme plus universel. Imaginons une phrase un peu farfelue dont les parenthèses seraient à bannir : L’ecclésiastique (l’homme de Dieu) et le grand spécialiste en médecine (l’homme de l’art) s’en iront avec tous les autres (comme un seul homme) afin de se glisser dans un regard (un trou d’homme)… Et, hormis « trou d’humain », demandons-nous comment nous allons traficoter les autres expressions pour obéir aux consignes.

L’usage du point médian fait froid dans le dos : il suggère celui de la guillotine ! Les mots, en effet, vont être fragmentés, coupés en morceaux, et ainsi « déqueutés » nuiront à la fluidité de la lecture. Et puis comment oublier l’esthétique de l’écriture ? Il m’arrive de repérer une faute d’orthographe à la seule vue de la graphie du mot : elle n’est pas belle, il y a quelque chose qui cloche !

Au-delà, ne conviendrait-il de s’interroger sur l’efficacité de ce procédé d’écriture qui risque de devenir le meilleur moyen de mettre l’accent sur la différenciation sans fin des sexes ? Voyons ce qu’il préconise : « C’est lui – point médian –, c’est elle – point médian –, et avec le s final : c’est nous mais comme on vous l’a signalé juste avant, on est deux humains bien distincts. »

Pour clore et dans le même ordre d’idées, ne conviendrait-il pas de réviser les dictionnaires où l’on trouve à « homme » des synonymes tels qu’ « être humain » ou « espèce humaine » tandis qu’à « femme », franchement, c’est l’horreur : « bobonne », « mousmé », « pimbêche », « rombière », « matrone », « commère »… ?

Une des plus anciennes communes du Perche : Sainte-Céronne

Quelle bonne idée que ces journées du patrimoine qui reviennent, chaque année, le troisième week-end du mois de septembre ! Elles m’ont permis de visiter l’église de Sainte-Céronne, que j’avais déjà remarquée, se dressant paisiblement sur les hauteurs du village, telle une sentinelle vigilante entourée de son troupeau de pierres tombales. Ce fut aussi un dimanche riche en enseignements grâce à la rencontre d’une dame, membre de l’Association de Sauvegarde du Patrimoine culturel de Sainte-Céronne, dont les paroles comme le charmant sourire m’accompagnent encore.

L’attrait de cette basilique romaine repose sur sa nef unique terminée en abside ronde et sa voûte en bois avec tirants… On ne peut pas imaginer de forme ni de matériau plus simples ; cette sobriété dégage une ineffable impression de pureté (des dimensions, des lignes) dans laquelle on se coule avec bonheur. Malgré un ciel très maussade par moment, une douce lumière baigne le chœur et le retable du XVIIème. Au terme d’église, celui de basilique convient mieux car l’édifice dédié à Sainte-Céronne est construit à l’emplacement même de son tombeau, au Xème siècle. Elle fut reconstruite avec sa tour (identique, nous dit-on, à celle de Saint-Germain-des-Prés), au XIIème siècle, suivant une orientation Nord-Sud contraire aux habitudes qui privilégiaient Est-Ouest. Résultat : de mauvaises langues la qualifient de « Sainte-Céronne, la mal tournée »…

Alors que cette Sainte, ainsi glorifiée, avait plus que bien tourné ! Céronne naquit au début du Vème siècle, près de Béziers ; jeune fille, elle se convertit au christianisme, et ni une ni deux ! s’en alla évangéliser les rudes contrées du Nord, dans la forêt sauvage du Perche. Une communauté religieuse l’entoura bientôt et sa notoriété s’étendit d’autant qu’on lui attribuait des miracles. Dans ses legs, deux fontaines aux vertus médicinales, en particulier celle de l’Orion, réputée efficace contre les maladies des yeux… même si Sainte- Céronne mourut aveugle en raison, sans doute, de son très grand âge !

Le chemin de cette fontaine nous est aimablement indiqué ; c’est un édicule surmonté d’une croix qui contient une statuette de la Sainte posée au-dessus de l’intarissable source. Soudain un homme descend d’une voiture, nous croise sur un salut rapide et se penche vers la fontaine pour prendre de l’eau dont il essuie son visage. Son geste m’émeut ! Qu’il puise ses origines en des croyances religieuses ou une superstition, il illustre une fidélité ancestrale (15 siècles tout de même !) qui me touche… et si, un de ces jours, je revenais avec un flacon vide ?

La 79ème Semaine fédérale internationale de cyclotourisme (30 juillet – 6 août)

Qui aurait encore la belle idée de faire du tourisme à vélo en notre époque placée sous le double signe de la vitesse à tout prix et d’une compétition enragée dans tous les domaines ? Réponse : 10 000 amoureux de la petite reine, qui sont venus à Mortagne-au-Perche durant la première semaine d’août ! Avant leur arrivée, j’ai interrogé Mme Google sur cette manifestation dont je découvrais l’existence. C’est ainsi que j’appris qu’elle débuta en 1927 avec… 150 participants, et qu’elle consiste à découvrir les charmes d’une région à travers des parcours centrés sur la ville organisatrice, tels des pétales de fleur !

Mais avant que Mortagne ne se transformât en pistil, nous assistâmes à de nombreuses autres métamorphoses parmi lesquelles une débauche de décorations faites de vieilles bécanes fleuries, de pyramides de vélos situées sur les itinéraires fléchés. Quant à la presse, elle nous submergea d’une avalanche de chiffres toujours plus impressionnants : par exemple, 160 communes seraient traversées par les infatigables vélocipédistes qui ingurgiteraient 30 000 sandwiches et se désaltéreraient de quelque 500 fûts de bière ! Sans compter les retombées économiques évaluées à 5 millions d’euros, de quoi donner le sourire aux commerçants. A la lecture de ces statistiques, je sentis poindre en moi une sourde inquiétude au regard du calme habituel de notre petite ville qui allait voir sa population tripler ou presque. J’entendis même une voix amie suggérer que c’était peut-être le moment de prendre des vacances ailleurs…

Eh bien, les cassandres n’ont pas toujours raison puisqu’aucune équipée sauvage ne vient faucher Mortagne ni même prendre d’assaut les grandes surfaces qui ont élargi leurs horaires ! Loin d’être envahie, notre commune prend les allures pimpantes d’une vaste cour de récréation pour de « vieux enfants » sympathiques et souriants, la plupart des cyclistes arborant la tête chenue et la petite bedaine de la maturité ! Il y a autant de femmes que d’hommes et, dans les rues pentues, quelques grosses dames pédalent avec une énergie qui me fait béer d’admiration, que n’ai-je leur courage ?

Au fond du jardin, l’horizon s’est meublé d’une longue frange de camping-cars. Les moutons du champ voisin s’en rapprochent, curieux puis, bientôt, très demandeurs car on leur offre des quignons de pain. Et cette semaine s’envole en quelques tours de roue qu’on regrette aujourd’hui : les lointains flonflons de la fête se sont éteints tandis que les moutons ont repris leur train-train ruminant et morose… Rendez-vous, l’an prochain, à Epinal !

Le jour le plus long…

Et le plus chaud ? se dit-on, en ce mercredi 21 juin, où l’été nous fait une entrée cavalière, sans préambule aucun ! On nous annonce pour cet après-midi des températures avoisinant les 33°C alors que la Normandie est réputée pour son climat tempéré avec des étés peu étouffants où le thermomètre flirte avec les 20°C. Journées d’exception donc avec l’espoir que nous ne déplorerons pas, comme en 2003, une hécatombe de vieillards victimes de la canicule… Un espoir d’autant plus vif que j’appartiens, comme le diraient les démographes, à la cohorte susdite.

Face à l’étuve ambiante, je vois deux motifs de consolation : le premier, nous aurons en Normandie la même température qu’à Bamako, à la différence près qu’au Mali, ça dure des mois, et je n’habite plus sous les toits de Paris où le mot « étuve », qui suggère un endroit où il fait très chaud, apparaît comme un doux euphémisme et doit être impérativement remplacé par celui de « rôtissoire » ! A noter, en passant, la fâcheuse tendance des médias à nous affoler avec la notion de température ressentie, toujours pire que la réelle.

Et puis, les animaux et les végétaux ne souffrent-ils pas également ? Peut-être aurais-je dû écrire « davantage que nous » dans la mesure où ils ne disposent pas de moyen de lutter contre les fortes chaleurs et dépendent de nos bons soins… Prendrai-je un arrosoir, ce soir ? Ces inquiétudes-là, en direction de la nature alentour, me sont venues depuis que j’habite la campagne alors qu’elles ne m’effleuraient guère à Paris où, je l’avoue, l’état de dessèchement des marronniers de la Place de la Nation, je m’en fichais. En revanche, j’étais sensible aux pics de la pollution annoncés à grand renfort d’alertes apocalyptiques. Conclusion : urbains comme ruraux, nous avons tous de quoi nous faire du mouron, de la bile, de la mousse, des cheveux blancs (c’est fait, pour moi) et du mauvais sang.

En relation avec ces observations quelque peu désenchantées et pour revenir à cette journée exceptionnelle, le solstice d’été du 21 juin, où la durée entre lever et coucher du soleil peut dépasser 16 heures, je me demande si ce ne serait pas une bonne idée de profiter de toute cette lumière pour éclairer un peu nos lanternes en matière… d’écologisme.

Le dernier des poissons

A l’achat de notre maison, en septembre 2010, j’acceptai sans la moindre hésitation de nourrir des poissons rouges dont l’habitat – une demi-barrique en bois – orne le jardin. J’ignore les raisons de cette décision  hâtive : la joie de m’installer à la campagne, un élan du cœur ou tout simplement la pensée que les vendeurs peineraient à partir avec leur barrique sous le bras… Quoi qu’il en soit, j’étais également dans l’ignorance des innombrables soucis que m’ont causés ces bestioles. Avec le temps, en effet, les plantes aquatiques pourrirent et les lattes du tonneau se disjoignirent tant et si bien que, malgré mes interventions, il ne restait en 2017 qu’un poisson, d’assez belle taille certes, mais comme rescapé d’un long naufrage. A ce titre, sa survie me tenait à cœur car l’on s’attache volontiers aux êtres vivants auxquels nous prodiguons nos bons soins de façon régulière.

Hier encore, j’allais vérifier le niveau d’une eau croupie au fond de laquelle ondulaient les reflets rouges du dernier poisson. Je rajoutais de l’eau qui s’échappait aussitôt en fines rigoles que j’essayais d’arrêter avec du mastic, mais, las ! c’était le tonneau des Danaïdes, le rocher de Sisyphe,… bref, tout ce qui est à recommencer indéfiniment car insoluble. Une obstination, née d’une sorte de responsabilité que je m’étais forgée à moi-même – la vie de ce poisson ne dépendait-elle pas de moi ? – m’habitait au point de m’agacer. De plus, la voisine, goguenarde, s’enquérait : « Alors, comment il va, ton poisson ? »

A l’occasion, un brin de cartésianisme me soufflait que, pour quelqu’un qui ne dédaigne pas des filets de merlan dans son assiette, je m’exposais aux coups d’un assassin bien connu : le ridicule. Mais le danger me laissait de marbre, malgré quelques sourires entendus ici et là. Sourires dont je me moquais bien tandis que je déplorais, lors d’un repas convivial, mon incapacité à résoudre le problème.

L’hôtesse de ce jour reçut mon appel à peine déguisé comme elle m’avait accueillie : avec chaleur et générosité. Elle consentit à héberger le poisson dans le bassin de son jardin et, dès le lendemain, se présenta à la maison munie d’une épuisette et d’une lessiveuse. Ce fut un tel soulagement ! Je ne lui en serais jamais assez reconnaissante même si elle prit la précaution de me signaler les ponctions alimentaires d’un héron, grand bâfreur… Parce qu’il faut bien le dire : quant à mourir, mieux vaut terminer ses jours dans l’estomac d’un bel échassier que dans un reste d’eau boueuse et nauséabonde.

Séance de signatures dans… une église !

Les salons du Livre et les librairies sont, par excellence, les lieux où vendre sa production littéraire et les auteurs s’y affichent volontiers à chaque nouvelle parution, exhibant leur dernier-né de papier avec un doux sourire mercantile. Personnellement, je vois peu d’autres endroits qui se prêtent à ce négoce. Aussi fus-je étonnée d’être invitée à signer dans une église. Etonnée et fière à la pensée que peu d’écrivains connaissent ou ont connu ce privilège… Le pape François peut-être ? Je l’imaginai à Saint-Pierre de Rome, dédicaçant Le nom de Dieu est miséricorde à des fidèles faisant la queue sur des kilomètres. Bref, à me prendre pour une « élue », ça me faisait un peu divaguer !

A dix heures, quand j’arrive à l’église Saint Paterne, sise à Bellou sur Huisne, je suis encore plus émue car j’ai dû braver tous les panneaux d’interdiction de la circulation automobile dans la commune en pleine brocante annuelle. Je n’ai jamais vu autant de monde déambuler dans la grand-rue, d’ordinaire déserte. Quant à la place de stationnement, ce fut un miracle ! Devant le porche de l’église romane et jusque dans la nef, météo oblige !, l’association Bellou Patrimoine vend des livres d’occasion ; nous sommes J., un ami de plume, et moi, ses invités.

Je salue le sympathique écrivain aux allures de Raminagrobis. Il veille à l’entrée, tel le Sphinx, assis devant une petite table à moitié couverte de ses livres. A la place d’une énigme, il interpelle les gens qui passent d’un « Qu’est ce que vous lisez, vous ? », tout aussi déroutant pour ceux qui ignorent les bonheurs de la lecture. Je fais quelques pas jusqu’au chœur, remarque un vitrail du XIXème intitulé « Saint Eloi guérissant les malades à Mortagne-au-Perche » en raison de mon statut tout récent de mortagnaise dont je ne suis pas peu fière. Comme à chaque fois que je pénètre dans une église, je me sens bien comme si les murs épais de ces lieux de paix et de prière avaient le pouvoir de m’apaiser. C’est pourquoi j’aime entrer dans les églises, m’y asseoir un instant, juste pour goûter à cette fraîche quiétude puisqu’il n’y fait jamais bien chaud.

Et c’est vrai qu’on se caille d’autant que nos sourires ou saluts demeurent vains, malgré les efforts de J., qui cible habilement enfants ou chiens, censés toucher la corde sensible de leurs parents ou maîtres… Mais que nenni ! Pas un mouvement d’attendrissement et les accroches font des flops au bout de quelques mots. Par bonheur, entre midi et treize heures, j’entre dans le feu de la conversation avec trois personnes, ce qui me réchauffe tout à fait… Alice, Jacques et Claire ! La dernière est pianiste, nous avons échangé nos cartes de visite, et je n’ai pas seulement signé trois livres, mais fait de belles rencontres !