Les volets

Hier soir, fermant les volets du rez-de-chaussée de ma petite maison, je me suis demandé si ça valait la peine : le mercure a bien remonté et, avec les effets de l’heure d’été tout juste intronisée, il fait encore jour à l’heure du dîner. D’un geste habituel, mon corps plongeant légèrement en avant, je les ai pourtant tirés à moi avant de les verrouiller. Demain, ou après-demain, j’irai me coucher sans les fermer en signe d’accueil du printemps à volets grand ouverts.

Je ne me suis jamais posé la question, à Paris, du bien-fondé de tirer les rideaux ou baisser les stores, comme s’il me semblait normal de me mettre, chaque soir, à l’abri de la ville et de ses nuisances : pétarades nocturnes, voisinage indiscret, simple mesure de sécurité, etc. Tandis qu’à la campagne, c’est un choix qui s’impose en fonction des saisons, des températures et surtout du désir plus ou moins conscient de réduire les obstacles et les distances entre la nature et soi… Que le jardin, entrant par mes yeux, m’habite toute entière ! pourrais-je m’écrier avec l’ardeur un peu téméraire de ceux qui surestiment leurs capacités à la contemplation ; ou, plus modestement : puissé-je me couler dans le jardin, l’espace d’un émerveillement !

A l’étage, dans ma chambre, la question des volets n’a plus lieu d’être puisque, depuis une année ou deux, je ne les ferme pas, quelle que soit la saison. S’agit-il de communier avec la nature ? Pas seulement, s’y ajoute la crainte de l’obscurité, mère de toutes les frayeurs surtout quand l’imagination s’en mêle et qu’avec l’âge, la Grande Faucheuse commence à faire le pied de grue… pas loin et on ne sait pas pour quand ! Remontant le fil de mes souvenirs, je pense à cette petite fille qui, en vacances chez sa grand-mère, en profitait pour lire d’abominables romans policiers qui la terrifiaient, à la nuit tombée : les assassins, alors, se ruaient sur elle et elle ne trouvait son salut que dans la lumière. C’est ainsi qu’aujourd’hui, je me rappelle de mes épouvantes d’enfant, un sourire aux lèvres, car ce que je vis est infiniment plus doux quand la lune vient s’encadrer dans la fenêtre ou que les premiers rayons du jour caressent timidement les murs de ma chambre.

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Les premières jonquilles

Après les perce-neige aux timides fleurs blanches, les fières jonquilles pointent leurs têtes dorées en une ribambelle joliment groupée au sein d’un massif, comme si on les avait plantées exprès là ! Miracle de la nature, de bulbes se multipliant, qui annonce la belle saison.

Le cortège des mots qui accompagnent le printemps, m’étourdit de ses innombrables et mirifiques promesses : il y a tous les « re » avec renaissance, renouveau, reverdir, il y a le soleil et la douceur, et puis il y a le printemps des poètes… Au fond, le seul mot qu’on associe au printemps et dont je ne raffole guère, c’est nettoyage. Mais nous n’en sommes pas à cette échéance et le temps devrait être à la contemplation. Et à elle seule.

C’est le moment d’apprécier un autre miracle de la nature en l’évolution du jardin, auquel manque l’immense cerisier que j’ai chanté en son temps avant qu’une tempête ne le couchât à terre. J’assiste, en effet, à une métamorphose toute en harmonie qui autorise la découverte de nouvelles splendeurs : ainsi, aujourd’hui et en l’absence du grand cerisier qui faisait écran, je peux voir l’étendue du champ voisin avec en son centre un arbre très haut, solitaire et majestueux. Ce constat émerveillé tient sans doute à la campagne car si j’avais eu une décharge publique derrière la haie qui marque les limites du jardin de son trait vert sombre, je ne serais pas à crier ma joie.

Ainsi, les beautés de la nature sont remplacées par d’autres beautés tandis que la grande fête colorée du printemps s’ouvre sur le défilé flamboyant des jonquilles. « Nous croyons regarder la nature et c’est la nature qui nous regarde et nous imprègne », écrit C. Charrière et je me dis que c’est très juste, que mon âge n’empêche pas le printemps de pénétrer mon cœur de vieille dame et de le réchauffer !

La tombola

Aux dernières vacances scolaires de  Pâques, trois fillettes sonnèrent au portail du jardin. Comme il est assez haut, je ne voyais pas de têtes en m’approchant. Les deux « grandes » devaient avoir une douzaine d’années, la plus petite, huit ou neuf ans… Estimations tout à fait hasardeuses étant donné la taille des enfants aujourd’hui, qui a de quoi déconcerter une femme de mon âge : l’un de mes petit-fils mesurait un  mètre quatre-vingt à seulement 13 ans !

La porte-parole, une des deux grandes, m’annonce qu’elle vend des billets de tombola à deux euros pièce et qu’on peut gagner une bicyclette. Ses cheveux sont sagement coupés au carré à hauteur de sa nuque et son sourire ferait fondre un cœur de pierre.  Elles me plaisent, ces petites filles timides et pourtant assez téméraires pour frapper à des portes inconnues : je prends deux billets. Sur ceux-ci, l’adresse d’un établissement scolaire à Saint-Cloud… Comment connaîtrai-je le résultat de la tombola qui se tire en juin ? Celle qui dirige les opérations me tend un crayon pour que j’inscrive mon numéro de téléphone sur le talon des billets tout en s’engageant à me prévenir si je gagne quelque chose. Ce que je fais distraitement car ces fillettes me font remonter très loin, dans mon enfance, quand vendant moi aussi des billets de tombola, j’oubliai l’heure et trouvai ma mère dans un état proche de la crise de nerfs parce qu’elle me cherchait désespérément dans le quartier depuis près de deux plombes.

Les fillettes s’éloignent, sans doute des enfants d’« accourus » en pays percheron… Je les suis du regard : visite  un peu singulière en ces temps de grande peur où plus personne ne se sent en sécurité ! Mais trois gamines sont plus difficiles à circonvenir qu’une fillette isolée et puis la campagne ornaise résiste à cette lèpre de l’époque qui fait se cadenasser à double tour chez soi et vivre dans une crainte perpétuelle à l’extérieur.

Hier, au téléphone, une voix enfantine. Je pense à une erreur, fait répéter mon interlocutrice qui m’annonce que j’ai gagné un « blouson sans manche » ! Oh ! Comme je suis contente, non pas du blouson, mais de l’appel. Je lui propose de me l’apporter quand elle viendra en vacances et, cette fois, je pense que je vais lui demander quel âge elle a… et surtout la féliciter d’avoir tenu parole !

Un ami, Henry Bauchau

« Notre rôle est d’attendre, attentifs devant la porte/qui s’ouvre ou qui ne s’ouvre pas. /Si tu ne peux plus saluer le soleil avec ton corps/ Salue-le en sourire. »

C’est de Henry Bauchau. La référence, l’ami qui conseille, la personne qui écrit, la machine à écrire qui se donne le devoir d’écrire quelles que soient les circonstances. Ces quatre vers magnifiques, tout simples, résument de manière fulgurante la pensée d’un humaniste contemplatif et philosophe… Peut-être pourrait-on écrire un livre à partir de cette citation, véritable chef-d’oeuvre de l’abrégé ?

Henri Bauchau avait besoin de la montagne, dont il parlait en ces termes :

« Je retrouve le charme de la cascade, la chevelure ruisselante du haut sous le petit pont entre les pins et les mélèzes, puis la chute vaste, inlassable et le merveilleux piqués des gerbes d’eau qui plongent comme des anges. »
« En marchant sur les minces feuilles de schiste j’ai l’impression de déchirer une étoffe légère et musicienne. »
« Je ne me lasse pas de regarder les pentes de Meyel, la plus grande partie est dans une ombre bleutée, délicieuse et fraiche comme une source en été, la ligne de crête et certains contreforts ensoleillés ont des formes plus douces et plus brillantes qu’ailleurs. La neige n’y est pas d’un blanc net mais veloutée et pleine de dégradés qui s’en vont vers l’or pâle et le bleu. »
« Retrouvé cette sensation, arrivant au sommet par le versant sud, de voir tout à coup lorsqu’on arrive au sommet bondir l’immense cercle des montagnes des trois autres côtés. En redescendant, admirable ciel filtrant entre les cimes. Lumière bleue vers la vallée du Rhône et sombre ou fauve sur les flancs des montagnes plus rapprochées. »
« Retour aux chalets par les pentes basses. Il y a protection mais aussi oppression dans l’habitat humain. Il vous contraint à un réel plus dur, plus condensé. »
« Les glaciers en face de moi apparaissent au fond de la vallée avec une majesté de théâtre. Un théâtre de silence où les plis des rochers se nouent et retombent avec une grandeur calme. »

Mon bureau est face à la campagne, je demeure attentive à la nature, écrivant.