Se jouer des adresses… avec adresse !

Aujourd’hui, je viens de prendre rendez-vous pour une couleur et une coupe de cheveux, stipulant bien le prénom de celle que j’appelle désormais « ma » coiffeuse, une jeune femme d’un optimisme délirant qui trouve tout beau ; sa fréquentation me fait doublement du bien (à mon aspect et à mon moral). De même, je peux maintenant parler de  » mon » docteur, de « mon » plombier ou de « mon » jardinier mortagnais… On n’imagine pas combien l’acquisition de ces pronoms possessifs requiert de temps comme d’attention : c’est le  résultat de recherches variées (recommandations ou annuaires…), de doutes et de tâtonnements, de comparaisons extravagantes, voire de moments de découragement. Le toubib, par exemple, me donna du fil à retordre.  Le premier me renvoyait à mon statut de « parisienne » fraîchement débarquée en son cabinet d’où il m’invitait à retourner à la case départ – « à Paris » –, si je lui demandais une ordonnance en raison d’examens routiniers. Je dus me rendre à une autre adresse. Le jardinier aussi, mais cette fois à cause de devis qui, pour la tonte de la pelouse, variaient du simple au double…

Les adresses jouent un rôle fondamental dans le travail d’insertion en de nouveau lieux, à commencer par le premier obstacle à franchir : changer sa propre adresse ; ce qui peut paraître un jeu d’enfant : quelques clics sur Internet et hop ! C’est fait ! Eh bien, pas du tout… Le courrier continue de vous suivre, avant de disparaître dans on ne sait quelle nébuleuse peut-être estampillée de la formule Inconnu à cette adresse. Alors on se démène, auprès des « Caisses » en particulier (retraite, assurance maladie…) : « Coucou ! C’est là que j’habite maintenant. » Il n’y a qu’au Trésor public, semble-t-il, qu’on ne perd pas votre trace comme dans quelques institutions caritatives auxquelles on a commis l’imprudence d’envoyer un chèque par le passé…

Emménager,  dans le sens de s’établir quelque part dans la durée, se mesure à l’aune de ces répertoires d’adresses que j’ai conservés d’un séjour de cinq ans à Londres, puis plus court et plus tard, à Genève. A les feuilleter, je ne mets plus aucun visage sur des noms de personnes que j’ai pourtant côtoyées : le temps est le grand fossoyeur de la mémoire et on ne s’en plaindra pas à la pensée de toute la douleur – physique et morale – dont il nous soulage peu ou prou.

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