Les Trois Mousquetaires

Quand j’achetai ma maison, il y a quatre ans, les vendeurs me prièrent de prendre soin de poissons rouges qui gîtent dans une demi-barrique de tonnelier déposée dans le jardin. Au début, c’était coquet comme tout : il y avait des nénuphars et quelques plantes aquatiques au milieu desquelles batifolaient les petites bêtes qui – forçais-je sur la quantité des repas leur donnant des forces nouvelles ? – fondèrent famille (j’aperçus deux bébés). Au premier hiver, la barrique fut couverte d’une épaisse couche de glace et je me pris à imaginer des poissons congelés dans le tonneau ! Le printemps m’offrit leur magnifique résurrection sur laquelle je m’extasiai : comment s’y prenaient-ils, les bougres, pour souffrir d’aussi importants écarts de température ?

Bientôt, les plantes de leur bassin pourrirent et, folle d’inquiétude, je me mis à craindre l’asphyxie de mes petits protégés. En quête de nouvelles plantes aquatiques jusqu’à Paris, quai de la Mégisserie, je fis emplette de quelques exemplaires rapportés dans un sac en plastique rempli d’eau. On imagine le voyage dans le train puis en voiture à redouter le moindre cahot. Las ! Les plantes parisiennes s’étiolèrent. Puis les lattes du bois du tonneau laissèrent passer de minces filets d’eau tandis que remontait une eau boueuse venant vraisemblablement du fond de la barrique en contact avec la terre. J’envisageai de nettoyer le tonneau afin d’en changer l’eau. Je garde un souvenir épouvantable de l’épreuve qui tourna au cauchemar d’autant que pliée en deux, mon gros ventre comprimé, je faillis égarer un des cinq poissons restants dans le parterre de fleurs voisin. J’avais beau écoper, je ne touchai pas le fond aussi abandonnai-je le projet de vider ce tonneau que j’assimilai à celui des Danaïdes, et me contentai de boucher les interstices avec de l’enduit pour salle de bains.

En ce début 2015, la surface noirâtre d’une eau saumâtre et opaque me semblait très mauvais signe d’autant qu’on n’y discernait pas le moindre reflet rouge. N’importe ! Malgré le regard moqueur de ma voisine, je m’obstinai à distribuer de la pitance deux fois par semaine. J’argumentais: « Puisque la nourriture disparaît, ils sont encore là… » ; elle plaisantait : « Tes aliments, ils tombent au fond, c’est tout  ! » Néanmoins, aujourd’hui, je suis fière car me voici récompensée en comptant les rescapés de ces années de lutte : quatre poissons plutôt costauds, deux rouges et deux tachetés de blanc ! Un peu comme les Trois Mousquetaires qui, on le sait, sont quatre. Quant à la suite, je suis légèrement perplexe d’autant que demeure le petit souci de leur éventuelle extinction en l’absence de partenaires de sexe opposé !

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