Le bridge à la « Maison pour tous »

Ma mémoire flanchant en adéquation avec mon âge, c’est-à-dire avec une régularité exemplaire, je décidai de booster mes neurones fatiguées en appliquant les méthodes de Rita Levi-Montalcini (qui a reçu le Prix Nobel de Médecine en 1986 et est morte à 103 ans) : « Mon corps se ride, c’est inévitable, mais pas le cerveau. Nous jouissons d’une grande plasticité neuronale : même si les neurones meurent, celles qui restent se réorganisent afin de maintenir les mêmes fonctions, mais encore faut-il les stimuler. » Edifiée par ces bons conseils, je courus à la « Maison pour tous » m’inscrire au bridge sachant que ce jeu requiert les plus hautes qualités parmi lesquelles un sens aigu de la stratégie et une mémoire d’éléphant (il faut se souvenir de toutes les cartes qui sont passées).

Professeur sympa, élèves à la moyenne d’âge d’une maturité qui me convient (ni trop jeunes, ni trop vieux !) : me voici aussitôt dans mon élément d’autant qu’il y a… il y a très longtemps, allez, je ne compte pas ! j’avais suivi des cours de bridge à Paris. Quel jeu magnifique mais d’une telle complexité que je préfère laisser de côté les règles – que j’ai un mal fou à apprendre comme à appliquer !- pour m’intéresser aux postures de ses officiants. Au début, ils se font des annonces, puis ils « tapent le carton » et enfin, ils versent dans les reproches : « Pourquoi, tu ne m’as pas renvoyé un trèfle ? Pourquoi tu t’es défaussé d’un carreau sur le pique maître ?» Etc. Certes, le dernier stade, facultatif, pourrait être évité, mais on y coupe rarement !

Jeu passionnant et instructif à plus d’un point de vue surtout si l’on ambitionne, comme beaucoup, de régler ses comptes à l’Autre, cet inconnu qui au fil des parties, le devient de moins en moins. En effet, l’excitation du jeu fait craquer le vernis du quant-à-soi, laissant affleurer les natures profondes qu’on peut classer, grosso modo, en deux catégories : les gens qui doutent et ceux qui n’ont pas l’ombre d’un doute. Les premiers souffrent comme des damnés, tremblent, soupirent et se font traiter de minus par les seconds qui lèvent les yeux au ciel pour dire combien grande est leur exaspération… Les « douteux » sont plus nombreux, heureusement, sinon les parties de bridge de la « Maison pour tous » risqueraient de se terminer dans le sang ! To bridge, c’est jeter un pont, et moi, des fois, je me demande si je ne ferais pas mieux de jeter l’éponge.

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